Ma phobie
Je me lève un matin, à une époque où je n'avais personne à bousculer. Donc seule face à mon destin.
J'entre dans la salle-de-bain et j'observe avec sarcasme ma tronche dans le miroir. Le genre de tête que les nanas, qui viennent de subir une chirurgie esthétique, ont juste après avoir enlevé leurs bandages. Moi, je suis une privilégiée, j'ai cette tête tous les matins. Le problème, c'est que je ne dégonfle jamais. Bah, j'aurai moins de rides aussi dans la vie, faut voir les côtés positifs.
Et donc, mes cheveux étant aussi plats que ma tête est bouffie, je me penche dans la baignoire pour les laver. Premier rinçage, shampoing, et bêtement j'ai l'idée d'ouvrir les yeux.
Une araignée grosse comme ma main se lance à l'assaut de la paroi glissante pour échapper à la flotte, ou pour me sauter à la gorge, je ne saurais dire sur l'instant. (étaient-ce des poils ? étaient-ce des crocs ?)
Je me redresse comme si j'avais été piquée par un pic à bestiaux électrifié, je me rue en braillant hors de la salle-de-bain pour me jeter sur la rambarde du balcon et hoqueter un peu de bile.
Les voisins d'une petite maisonnette, assis dans leur cuisine, m'observent avec leur pain grillé suspendu en l'air. Qu'est ce qu'ils ont ? Ils se sont tartinés de l'anchoïade ou quoi ? ou c'est moi qui a l'air d'un anchois mayo ?
Bon, keske je fais ? J'appelle le 15 ?
Je jette un œil dans la salle-de-bain, la bête en est toujours à essayer de sauter de la baignoire. J'ai tellement la chair de poule, si j'avais des poils de 50cm de long, je ressemblerais à un fugu.

Bon, il faut être forte, il faut agir, je ne peux pas aller au boulot avec un chou-fleur cuit sur le crâne.
JE SAIS.
JE VAIS CHERCHER DU DESTOP.
Je vide la bouteille dans la baignoire, tout en hurlant et en tapant des pieds, parce que ça défoule bien : "HHHHHHHAAAAAAA (glouglouglou) HHHHHHHHAAAAAAAA (glouglouglou) HHHHHHHHAAAAAAAA !!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!"
Que vont penser les voisins ? Que je me suis coincée un doigt dans le goulot en vidant l'eau du bain ?
Tant pis.
La bête gît, vaincue par 3 litres de soude caustique (sera-ce suffisant ?), mais n'osant pas m'approcher pour autant, je termine mes ablutions dans la cuisine.
Je pars en laissant la scène de crime en l'état, en espérant qu'elle ne se relèvera pas en mon absence. (parce que, dans les films, le salaud est criblé des balles de 17 tireurs d'élite et il a une hache dans l'épaule, ben y'arrive quand même à relever son bras. OK, il a pas la forme pour tourner un cochon de lait au barbecue, mais cet instinct de survie est troublant)
Le soir, elle est toujours là, disloquée. Elle est tellement grosse qu'elle n'est pas passée par le siphon.
Tétanisée, j'appelle une copine pour se taper la corvée à ma place : "Carole, bonsoir, ha je te dérange, tu es en plein speed-dating. Ecoute, c'est vraiment un cas d'urgence, faut que tu viennes m'enlever une araignée dans la salle-de-bain. Nan, elle n'est pas collée à mon plafond, elle gît au fond de la baignoire. Mais s'te plaît, s'te plaît, je n'y arrive pas, je vais vomir mon 4H. Oui, je comprends, il te tient la main, il te dit que tu es une nana extraordinaire, mais tu sais bien qu'une amitié est plus précieuse qu'une aventure au dénouement aléatoire ?! Il a 37 ans ? Attends, c'est super dangereux, pourquoi il est toujours seul à son âge ? Tu vois, laisse tomber la neige, il vaut mieux que tu viennes me sauver. Ha, merci, bisous, t'es géniale, tu mérites mieux que lui, à tout de suite !"
CLIC, je raccroche.
Je me regarde dans le miroir.
Je suis odieuse.
Je suis lâche.
Je suis une quiche Stoeffler.
NAN !
Je secoue mes bajoues avec un bruit de castagnettes.
Il faut vaincre ma peur !
Ce soir, je dois me dépasser.
Rien ne terrassera le bulldozer Milka !
Je remplis un sachet de 28 feuilles de sopalin, pour enlever les restes de la bestiole tropicale, sans risquer de sentir les pourtours de sa carcasse, et je la jette dans les poubelles de l'immeuble en vomissant tous les 4 mètres.
J'AI REUSSI !!!
JE SUIS UNE WINNEUSE !
RRRRRHHHHHHÂÂÂÂÂÂÂÂÂÂÂÂ !!!!!!!!!!!!!
C'est bon, demain je trouve un mec qui m'emmène vivre à la campagne, j'assure !
"Allô Carole ? C'est bon, je suis venue, j'ai vu, j'ai vaincu, puis j'ai beaucoup bu, mais ça va mieux maintenant. Tu peux continuer à flirter avec le N°13"